Me voici à nouveau dans le train. Je
quitte ce matin Hospet en direction d'Hubli, où j'espère dans la
foulée trouver un bus pour Goa. J'y passerai seulement la nuit, car
c'est uniquement pour y prendre un train que je me retrouve dans ce
minuscule état bien connu pour ses plages et ses fêtes.
Hospet car Hampi.
Hubli, oublie donc.
Let's go !
Ces
derniers temps, je me questionne tout particulièrement sur ma
condition de voyageusE. Je savais bien qu'en partant en Inde,
je ne faisais vraiment pas le choix de la facilité, et je savais
aussi que les bénéfices en seraient sûrement beaucoup plus
grands ; enfin, on verra ça au retour. Je m'amuse à employer
le mot bénéfice, car ici, son usage ne renvoie pas aux résultats
comptables d'une société, mais plutôt aux conséquences bénéfiques
d'un acte spirituel. Vous vous souvenez bien sûr de Shastri mon
astrologue de Vrindavan. Et bien, malgré un futur qu'il m’annonçait
prometteur, il avait tout de même décelé d'éventuels problèmes
qui pourraient interférer à mon bien-être, principalement question
travail. Ce dernier avait donc estimé nécessaire de faire une série
de pujas (prières) à Shiva, lesquelles me seraient
précisément destinées et me permettraient à priori d'éviter les
désagréments identifiés. Ces prières allaient donc s’échelonner
sur cinq jours d'affilée, et elles débuteraient le 31 décembre, un
jour où lune et autres planètes auraient la position idéale.
A
l'aube du mois de février, je trépigne, car c'est officiel :
je
vais désormais pouvoir mesurer les bénéfices
de
ces prières !
Entre la théorie et la
pratique le grand écart !
Le
voyage version bag-back est une école d'autodidacte : tu
embarques la théorie dans ton sac, et après, tu passes ton temps à
ajuster, accepter, comprendre, refuser, et t'amuser de ce shaker
permanent. Et parfois, tu es fatiguée, sensible, à fleur de peau,
car tes grandes capacités d'adaptation sont bien-sûr mises à rude
épreuve. Une nuit de sommeil avortée, et tu te surprends à espérer
ton retour auprès de tes proches, vite, le plus vite possible.
Une
nuit de sommeil réussie et c'est reparti : « ce
voyage sera définitivement trop court ».
Apprendre,
théoriser la pratique, pour enfin l'oublier. L'Inde est grande, si
elle est le plus souvent constance, elle est aussi inconstance :
entre l'Uttar Pradesh et le Kerala le grand écart, entre Kodaïkanal
et Hampi, le « bâton tourné des deux mains ».
Noix
de coco, bananes, cardamone, mangue, papaye, riz :
nature
généreuse
Thali,
chapati, parotha, massala, tchaï, paneer, byriani :
nourriture
délicieuse
Interrogations
Le
mois dernier à Delhi, il y a eu ce viol collectif perpétué dans un
bus de banlieue.
En
ce moment en France, il y a ce combat pour un droit essentiel :
pouvoir déclarer son amour devant la loi, qui que tu aimes.
En
Inde, les femmes semblent ne pouvoir compter que sur elle-même pour
se défendre, le viol n'y est mentionné dans les textes de loi que
par un « doux » euphémisme, et entre la honte d'avoir
subit cet acte atroce et la difficulté à déposer plainte au poste
de police, nombre de cas restent impunis. Des mouvements féministes
luttent et sensibilisent à ces questions, mais à l'échelle de ce
pays traditionnel, complexe et protéiforme, ces luttes ne sont sans
doute à l'heure actuelle qu'une bataille façon pot de
terre contre pot de fer.
Il
est question ici de libertés fondamentales : conserver ses
intégrités physique, psychique et identitaires, choisir d'être une
femme indépendante, choisir d'aimer et de l'affirmer aux yeux de la
loi.
J'ai
définitivement fait tout ces choix et bien d'autres encore. Ils
auraient pu demeurer lutte perpétuelle et colère intérieure si je
ne les avais pas accompagner d'amour, de bienveillance, de respect,
de lucidité et de confrontations à la différence.
J'ai
été cette femme dure et jugeante, à l'égo encombrant. J'exagère !
Car si nos rencontres sont le miroir de notre bonté intérieure, (et
je le crois), j'ai tout au long de ma vie rencontrée de si
belles personnes ; elles sont justes bien plus nombreuses
maintenant !
Aujourd'hui,
je me sens en paix. Je ne confonds plus mes projections avec la
réalité, et je sais observer (enfin je commence) mon esprit
avec distance, donnant alors plus de crédit à mon cœur et sa
constance.
Ce
travail m'aura demandé quatre années :
vacillante entre des projections positives et des objectifs concrets,
je suis aujourd'hui intuition et envies sincères.
Alors,
si l'on peut esquisser quelques éléments de réponse sur le
pourquoi d'un tel voyage, ils ne sont dans un premier temps que
production intellectuelle et « rassurance » (j'aime ce
néologisme), car seule l'expérience confrontante, qui me mettra
face à moi même, me permettra de constater qui
je suis, où je vais et comment j'ai grandi.
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| L'arroseur arrosé |
Un
matin de janvier, j'ai quitté une famille et quelques soirs plus
loin, c'est un frère et une sœur que j'ai trouvé. Je voyage seule,
et c'est alors que je ne le suis plus.
J'ai
rencontré Matthieu à Kodaïkanal, à mon arrivée à l'auberge de
jeunesse.
J'ai
fait la connaissance de Mahra chez Vicky's, ma guesthouse de Hampi.
Il
est un jeune peintre, il fait le tour du monde.
Elle
travaille dans un concept store à Amsterdam, mais elle est surtout
artiste je crois.
Il
est français, il a 26 ans.
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| Matthieu voulant entrer dans ma collection de "dos" |
Elle est hollandaise, elle a 25 ans.
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| Mahra, essayant d'échapper au photo-shoot indien |
Avec
lui, j'ai discuté si naturellement, j'ai médité et fait du yoga,
et puis il y a aussi eu cette partie de cartes.
Avec
elle, j'ai beaucoup échangé, j'ai découvert Hampi, j'ai partagé
des bonheurs, intenses et simples à la fois, les fesses dans une
rivière ou sur la selle de ma bicyclette.
J'ai
trouvé Matthieu très attachant.
Mahra
m'a tout de suite plu.
Un
frère
Une
sœur
Jessica, Ian et Vicky, vous savez
quoi ?
La famille s'agrandit !
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| ♥ Ian, Jessica et Vicky ♥ (Photo de Jessica) |
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Qu'est
ce que j'ai pu rire avec vous ! Moi qui dit toujours que je n'ai
pas d'humour, et bien j'ai trouvé en Vicky ma première fan !
Et Ian, Dad, toi qui m'a semblé distant au début, quel bonheur de
constater tes yeux humides lorsque nous nous sommes quittés :
ma famille australienne !
Aime
la vie et la vie te le rendra
Me
voilà de nouveau dans le train.
Un
trajet de 20 heures qui me permet de quitter l'Inde du Sud pour
retrouver l'Inde du nord. Mon voyage s'est composé au fil des
semaines, mais une certitude a toujours été, il fallait que je
remonte car c'est de Delhi que je quitterai l'Inde le 19 février.
Et
quel voyage je fais ! C'est la première fois que je suis en
3AC, 3 pour troisième classe, AC pour air conditionné. Auparavant,
j'ai toujours pris des trains de jour sans réservation, je voyageais
donc en slepper class, la classe tout ce qu'il a de plus indien. Ce
voyage en 3 AC me fait un étrange effet : je pourrais
indifféremment traverser l'Inde, l'Amérique Latine ou encore la
Russie. Entre expérience intra-utérine et machine à voyager dans
le temps, ce moment est presque magique, je suis partout et
nulle-part, mais une certitude demeure : je me sens bien !
Je
partage, ce qui s'apparente à un compartiment, avec un couple
d'amoureux russes, et tout à tour une belle mère ou son beau-fils.
De l'autre côté du couloir, dans le sens du train, il y a la
couchette de la fille et du petit bébé qui voyage avec nous. Cette
dame aux identités multiples, maman, grand-mère, belle-mère,
femme, me touche. Je lis dans son regard tant d'amour, de sérénité
et d'intelligence. J'aime croiser son regard et lui sourire, j'aime
aussi comme elle me regarde.
Ce
voyage en train est spécial. Le calme règne. Chacun vaque à ses
occupations : on lit, on dorlote, on pianote son PC ou son ipad,
on dort, ou on se laisse envoûter par les paysages magnifiques qui
se succèdent. Ah tient, un corps recouvert de milliers de fleurs et
porté comme on porte un cercueil. Sera-t-il inhumé ou
rejoindra-t-il les milliers d'autres âmes d'un fleuve sacré ?
Un
bonheur intense m'envahit tout à coup.
J'ai
les larmes aux yeux.
Cet
instant est magnifié par le Göttingen de Barbara,
l'autre fois c'était Dominique A.
Ne
vous méprenez pas, mon voyage n'est pas que bonheur et sérénité,
mais il l'est certainement de plus en plus. Voyager seule en Inde est
un apprentissage de tous les instants, alors j'apprends, puis tout à
coup je déconstruis mes apprentissages car manifestement, ceux là,
ne seraient pas re-mobilisables.
Mais
bien sûr, j'apprends surtout sur moi : un simple geste
d'entraide que je n'aurais pas fait quelques années en arrière et
que je constate désormais mien et naturel, une capacité à prendre
avec tant de philosophie des situations pourtant anxiogènes, et puis
ces nombreuses rencontres qui se font si naturellement, et ces grands
moments de bonheur qui peuvent certes être sublimés par de la
musique ou un paysage exceptionnel, mais qui sont surtout le miroir
de mon cœur et de mon âme.
Je
constate aussi à nouveau que je gère mieux les moments difficiles,
lorsque j'arrive à Mysore malade et épuisée, lorsque je ressens
comme agression cette obsession à vouloir me faire acheter toute
sortes de choses, ou encore lorsque je ressens cette forte oppression
que me renvoient certains croyants occidentaux...
Vous
savez quoi, lorsque l'on me demande si j'aime l'Inde, je ne sais
jamais quoi répondre. J’apprécie mon expérience, je lui suis
reconnaissante de m'offrir cette opportunité, mais je ne peux dire :
j'aime l'Inde ou encore je n'aime pas l'Inde. Il y a moi et il y a
elle. Il y a ces frottements et leurs productions, et il y a le
respect mutuel.
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| Au détour d'une rue de Kodaïkanal, une invitation à boire un thaï et un portrait |
Et
si je revenais au voyage
plutôt
qu'à sa production réflexive ?
Voyons
voir que je retrouve le fil...ah oui, je vous avais laissé dans les
backswaters du Kérala. Ensuite, avec Vicky, Ian et Jessica, nous
sommes montés à Munnar, une ville et une région célèbre pour ses
plantations de thé.
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| Dans les environs de Munnar, des plantations de thé à perte de vue. |
Nous
y avons visité une fabrique de thé et son musée, et avons poussé
notre marche jusque vers un lieu de paix, un centre de fabrication de
foulards et sarees, une structure sociale où la majorité des
travailleurs sont handicapés. Le bonheur qui régnait dans ce lieu
contrastait tant avec... l'Inde en général. Et puis il y eu cette
journée où on a vadrouillé dans les montagnes à tuk-tuk comme
disait Ian, en fait une autre expression pour désigner
l'auto-rickshaw.
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| Notre auto-rickshaw du jour : Janu, Abi et Anu sont la femme et les enfants de notre chauffeur. |
Cette
semaine en famille s'est conclue par une séparation matinale :
moi allant prendre un bus en direction de Kodaïkanal et eux
retrouvant leur taxi pour un trajet de 10 heures en direction du nord
du Kerala.
Du
Kerala, je garderais surtout en mémoire le début de mon
apprentissage du Yoga, cette semaine passé avec ma famille
australienne,
et l'invisibilité du fromage sur le nan !
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| L'un de mes bus entre Munnar et Kodaïkanal |
Trois bus plus loin
Kodaïkanal.
Lorsque j'ai lu le nom de cette petite
ville des ghâts occidentaux version Tamil Nadou, mon cœur s'est
tout de suite emballé. J'irais à Kodaï juste parce qu'en le
prononçant ou en l'écoutant, ce mot me procure du plaisir.
Ce n'est pas la première fois que ça
m'arrive, l'autre fois, c'était Odessa. Un jour j'irais à Odessa,
sauf que Odessa ne sera que le prétexte à tout ce qui lui
précèdera...
Je me suis tout de suite sentie bien à
Kodaïkanal.
Est-ce la présence de ces maisons en pierre ?
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| Le trio de choc du jour : Adeline la bien-heureuse sur sa montagne |
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| Matthieu, le jeune peintre autour du monde |
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| Ben, l'allemand dans l'ombre |
Est-ce
cette vue incroyable à l'auberge de jeunesse ?
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| Vue de mon auberge de jeunesse |
Est-ce l'accueil de ses habitants ?
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| Les enfants heureux de Kodaïkanal |
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| Le garçon au Loulou |
Un jour, il y a eu le marché, je m'y
suis trouvée, et j'y ai croisé Matthieu. Nous avons discuté et
puis nous nous sommes quittés. Un instant banal mais tellement bon
que j'aurais pu vivre n'importe-où mais forcément dans
un endroit spécial.
Et puis j'ai quitté Kodaïkanal.
Bye
Bye Kodaï.
Bus de nuit avec une société privée.
Horrible.
Pas dormi. Malade. Arrivée à Mysore
difficile.
Palais du Maharaja. Vu.
Visite d'une usine de fabrication de
sarees en soie. Vu.
Mysore était sur ma route et voilà
tout. Une ville pourtant agréable, mais définitivement non aimable,
rien qu'à cause de l'insistance des conducteurs d'auto-rickshaws à
vouloir jouer les guides d'achats et à celle des vendeurs du marché
à vouloir faire mal leur job.
Contente de quitter Mysore.
Mysore – Hampi.
Je savais Hampi spécial, mais rien ne
vous prépare à vous retrouver face à ce paysage irréel.
Voici Hampi en images